Introduction sur la sagesse

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Introduction sur la sagesse

“Le sage possède la connaissance de toutes les choses, dans la mesure où cela est possible” [Aristote]

Certaines idées nous viennent à l’esprit dès lors que l’on parle de sagesse. Par exemple, l’homme sage, est une personne qui fait preuve de sûreté dans ses jugements et sa conduite, qui est prudent, réfléchi, qui est conforme à la mesure et se comporte avec calme et docilité. On associe aussi la sagesse à la philosophie ou encore à la religion. On voit que cette notion comporte plusieurs sens. Mais qu’est-ce que réellement la sagesse ? La sagesse, c’est le bon sens, le discernement, c’est-à-dire de distinguer le vrai du faux, avoir la faculté d’approcher sainement les choses, c’est la raison aussi. La sagesse représente un idéal de vie vers lequel s’oriente l’individu qui pense leur vie et vit leurs pensées. La vraie sagesse est possible avec la conjonction de la sagesse théorique et de la sagesse pratique. Avoir la sagesse, c’est avoir la connaissance essentielle sur l’Homme, de la vie et sur Dieu l’Unique. Avoir la sagesse, c’est aussi mettre en pratique cette connaissance et la transmettre pour le progrès de tous. Pour acquérir cette faculté, l »être humain doit descendre dans son intérieur en entreprenant un chemin spirituel et cultiver la compassion avec gratitude et fraternité. La sagesse c’est l’art de vivre, qui peut évoluer, s’enraciner avec une pratique quotidienne et sincère. Pour certains érudits, la sagesse provient de Dieu. C’est-à-dire qu’il est octroyé dans le for intime de la conscience par la grâce de Dieu (al-ilhâm). Au contraire des soufis, les docteurs de la Loi (‘ulemâ’/fuqaha) précisent qu’elle ne constitue pas une preuve.[1] Un acte, une pensée peut être sage à condition d’utiliser la connaissance pour œuvrer dans le bien. Utiliser la connaissance pour le bien et le progrès est un signe de sagesse. La connaissance est destinée à aider les hommes et doit donc être utilisée dans ce sens.

Ses racines universelles

Dans le monde musulman, la sagesse est définie avec le mot « al-hikma » qui veut également dire la philosophie, la science pratique ou appliquée. C’est un mot à large sens. La notion de hikma dans la langue arabe primitive est la notion « sophia », l’équivalent de « philosophie » dans le grec ancien[2]. C’est-à-dire qu’à l’Est, le terme de hikma a été utilisé à la place du terme de philosophie. L’origine du mot philosophie provient du grecque (philosophia). Il se décompose en deux : philo (aimer, chercher) et sophia (connaissance, savoir, sagesse). Littéralement, la philosophie est l’amour de la sagesse ou du savoir. La philosophie correspond à une manière de questionner le monde environnant et soi-même. La philosophie est un questionnement sur soi, sur les autres et sur le monde en général. On peut dire que dans cette discipline, il y a autant de définitions que de philosophes. C’est pourquoi il est parfois difficile de donner une définition exacte de la philosophie et du philosophe. La doctrine d’un philosophe est une pensée ou une sagesse, quelque chose qui se rapporte, dans la pratique, à la vie vécue et à la question de savoir ce que c’est qu’une vie bonne, droite, juste, heureuse. Et dans la théorie, à des conceptions abstraites sur des sujets variés comme la justice, la vérité, etc. La philosophie a une finalité morale et pratique. Elle est un art de vivre. Et le philosophe qui vit selon la raison s’efforce de vivre en sage et de suivre le bien pour atteindre le bonheur. Il convient de noter que les questions explorées par la philosophie comme l’ontologie, l’épistémologie ou l’éthique sont pour la plupart des questions abordées par la religion. Ces questions sont aussi des sujets de religion en même temps. Cependant, la religion traite ces questions axées sur la révélation alors que la philosophie répond à celles-ci axé sur la raison.

Ce qu’ils disent

Le mot al-hikma provient du mot « al-hukm » qui est le jugement, la règle, l’ordre, la norme ou la sage décision. Pour Fârâbî, la sagesse c’est « comprendre les sens ».[3] Selon al-Jurjânî, c’est la science qui traite des vérités (hakâ’iq) des choses telles qu’elles sont dans l’existence, selon la mesure de la capacité. C’est aussi l’aptitude de la faculté intellectuelle par laquelle la science s’acquiert. Toute parole en accord avec la vérité est sagesse. C’est le propos intelligible sans élément inutile.[4] Pour Ibn Manzûr, c’est la connaissance la plus excellente des réalités connaissables acquises au moyen de la meilleure des sciences.[5] En ce sens, le sage (al-hakîm) c’est le savant. C’est aussi de savoir et d’étudier dans la mesure du possible les choses (objets) tel quel sont.

Un hakîm (pl. hukemâ), est un possesseur de la sagesse, de hikma. C’est celui qui s’occupe de la philosophie. Malgré des petites différences, les termes  de philosophie et de hikma ont été utilisés avec le temps par les penseurs orientaux et occidentaux dans le même sens. Nous voyons le terme hikma à défaut de philosophie apparaître dans le Saint Coran et les hadiths du Prophète. Ce qui est normal car les notions de philosophe et de philosophie sont apparus dans le monde musulman au huitième siècle, soit deux siècles après la naissance de l’Islâm.

Histoire et exemple

Nous pouvons aussi relater la maison de la sagesse (bayt al-hikma). Fondée par le calife abbasside Abdullah al-Ma’mûn (813-833), au IXème siècle à Bagdad, elle est entrée dans un mouvement très fécond de traduction et de dialogue qui se développe à cette époque. Selon un point de vue, c’est le développement effectué par al-Ma’mûn de la bibliothèque du palais déjà présente Hizânat al-Hikma fondé par Harûn Rachîd. Ces types de travaux ont débuté bien avant Harûn Rachîd. Cependant c’est à cette période, en l’occurrence à l’arrivée des Abbassides au pouvoir où le monde musulman vit une transformation majeure. En effet, durant les Omeyyades, la médecine et la chimie ainsi que les quelques traductions en rapport avec ces deux sciences étaient le centre d’intérêt. Avec les Abbassides, les domaines de recherches se sont multipliés, en particulier sur les textes philosophiques antiques. [6]

Aux yeux des penseurs musulmans, il s’agissait en premier lieu de chercher la Vérité, de la démontrer à partir de concepts antiques. C’est à cette fin qu’ils rassemblèrent une immense collection de manuscrits anciens. À Bagdad, la Maison de la sagesse a été le cadre d’un dialogue entre des sagesses de nature et de traditions diverses. D’autre part, les sciences humaines et naturelles (astronomie, botanique, zoologie, géologie), qui étaient jusqu’alors rédigées dans des langues étrangères, se sont arabisées. Bien plus qu’une simple traduction, des commentaires rendent les textes plus accessibles ont été inclus et parfois même des corrections. Il faut savoir qu’à cette époque Bagdad était le centre intellectuel le plus important du monde islamique. Avec cet exemple parmi d’autres, nous voyons la valeur et la place dédiée aux sciences dans le monde musulman.

Averroès et la philosophie

Ibn Rochd (Averroès), célèbre philosophe né en Andalousie, tout comme Aristote, définit la philosophie comme la science la plus haute. Dans ses ouvres tel que Fasl al-Maqâl (Le Traité décisif)[7] il utilise parfois le terme de hikma à la place de celui de falsafa (philosophie). Avec se traiter, le philosophe (hakîm) a pour but d’examiner du point de vue de la spéculation religieuse si l’étude de la philosophie et des sciences est permise ou défendue par la loi religieuse ou bien prescrite par elle, soit à titre méritoire soit à titre obligatoire. Ibn Roshd part du raisonnement suivant: la philosophie a pour but l’étude de l’univers afin de parvenir à la connaissance de son créateur, Dieu. Or la loi religieuse ordonne de s’instruire par la contemplation de l’univers. partant de ce constat, la loi religieuse ordonne donc aussi l’étude de la philosophie. Celle-ci est donc soit méritoire soit obligatoire de par la loi divine. Puis cite des versets du Coran pour approuver son raisonnement: « Ne voient-ils pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel, comment il a été élevé ! […]»[8] en relation avec le verset « […] N’y a- t- il pas là des signes pour des gens qui réfléchissent ? »[9] Avec cette argumentation, Ibn Rochd fait de l’étude de la philosophie une obligation.

L’infiniment sage

L’un des attributs de Dieu est L’infiniment sage dans toutes Ses actions, le Très Sage (al-Hakîm). C’est Celui Qui crée la justice, Qui crée toute chose selon une destinée et dont rien des conséquences de chaque acte ne peut échapper. Le plus juste, le plus judicieux. Celui qui est le plus Savant. Celui qui possède la qualité de la compréhension entre le bien et le mal et qui est libre de toute erreur. Celui qui a la parfaite sagesse. Et celui qui est qualifié pour juger de la valeur de toutes choses.

Certains prophètes et  homme sage (saint) ont reçu cette sagesse dont Dieu fait l’éloge. « Il donne la sagesse à qui Il veut. Et celui à qui la sagesse est donnée, vraiment, c’est un bien immense qui lui est donné. Mais les doués d’intelligence seulement s’en souviennent.»[10] Luqman[11] est présenté comme une personne ayant reçu ce noble héritage.[12] En réalité, la hikma est liée à la nubuwwa, la prophétie. Selon le dogme de l’Islam un des sens de la hikma est la prophétie qui provient de Dieu. En ce sens, la Vraie sagesse est non dans la philosophie mais dans la prophétie. En effet, dans cette institution prophétique, la théorie et la pratique ne font qu’un et la vérité des choses, de la nature est directement apprise par le créateur des choses et de la nature. Donc, nul besoin de suppositions ou de points de vue personnels.

La sagesse, le bien perdu

L’ignorance est l’ennemi de l’Homme. L’ennemi doit être au mieux combattu, au pire tenu à distance. « Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, peuvent-ils être égaux ? »[13] dit le Saint-Coran. Nous voyons dans de nombreux textes l’importance donnée au savoir, à la sagesse qui est la plus haute des sciences. À titre d’exemple le Prophète dit : « La sagesse est la propriété perdue du croyant, partout où il la retrouve il y a droit plus que quiconque[14] Ici, la sagesse, l’attitude sage ou encore une parole sage est ressemblée à un bien perdu. C’est-à-dire que le croyant doit être à la recherche de la sagesse, fournir l’effort nécessaire bien plus que tout autre personne afin de le détenir. Aussi, avec la mention « partout où il la retrouve »  nous comprenons que l’important est la parole dite et non celui qui le dit. C’est prendre la sagesse, la science sans se soucier de sa provenance. L’exemple du croyant cité dans le hadith nous trace une partie du dessin d’un fidèle conscient à la foi complète. Comme le reflète l’œuvre d’Ibn Fâtik Muhtâru al-hikam wa Mahâsinu al-kilam datant du début du 12ème siècle, la sagesse est universel.

La sagesse est l’harmonie de la science et de la pratique. Tout comme l’éthique, c’est en reflétant notre savoir sur notre vie que ce savoir acquiert une valeur et une importance.

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Votre classement:  

[1] Maurice GLOTON, Le livre des Définitions, p 88 n°212.

[2] Ibn Khaldûn, Mukaddima, I/399.

[3] Al-Fârâbî, Divânu’l-edep, tom 1 n°200.

[4] Maurice Gloton,Le livre des Définitions, p 192 n°645.

[5] Ibn Manzûr, Lisânu’l-arab, Egypte, XV/30.

[6] Ömer Mahir Alper, Islâm Felsefesi Tarihi, 2016, p 42-44.

[7] Nom complet de l’œuvre : Livre de la décision de la question et de l’établissement de ce qui est entre la loi religieuse et la philosophie en fait d’accord.

[8] Coran, 88 : 17-18.

[9] Coran, 13 : 3.

[10] Coran, 2 : 269.

[11] Personnalité dont la position est mitigée : Considéré parfois comme nabî (prophète) ou Walî (saint), son caractère sage est certain.

[12] Coran, 31 : 12.

[13] Coran, 39 : 9.

[14] Rapporté par Tirmidhî, ‘İlim n°19; İbn Mâce, Zuhd n°17.