L’infaillibilité des prophètes

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L’infaillibilité des prophètes (‘ismah al-Anbiyâ)

Il n’est pas anodin que les prophètes soient sous le contrôle de leur Créateur en terme de protection (l’infaillibilité), qu’ils soient dotés de nobles valeurs morale ou encore qu’ils se distinguent des autres personnes. Les prophètes sont, de par leur foi, leur éthique, leur comportement et leur style de vie les guides de l’humanité. Ils sont le meilleur exemple pour l’humanité. Ce sont les représentants du Seigneur dont nous devons prendre exemple. Le Saint Qur’ân attire l’attention sur ce sujet en déclarant : « Voilà ceux qu’Allah a guidés: suis donc leur direction […] ».[1]

L’infaillibilité est l’attribut le plus important qui assiste les prophètes.[2] Cette propriété ne figure pas clairement dans le Qur’ân contrairement aux autres qualités d’ordre général qui sont, elle, mentionnées. Aussi, les erreurs (zalla) de certains prophètes sont évoquées. Dès les premiers siècles, les écoles théologiques musulmanes (al-Kalâm) se sont penchées sur ce sujet et ont rapporté différents avis.

L’importance de ce sujet est dû notamment à des raisons internes comme l’appréhension de l’infaillibilité des 12 imams qui est par exemple un enjeu fondamental du chiisme. Mais également à des facteurs externes comme la conception de la prophétie dans le judaïsme, le christianisme et le brahmanisme.

Tout comme notre Seigneur qui a des attributs afin d’être mieux connu, les prophètes ont aussi des caractéristiques propres à leurs personnalités. L’attribut d’infaillibilité implique l’immunité et la préservation des prophètes. Le terme al-‘ismah désigne une disposition permanente (malaka) qui détourne des désobéissances (ma’âsî) (à Dieu) en donnant les moyens de les maîtriser (tamakkun).[3]C’est-à-dire que les prophètes ont le privilège d’être protégés à propos d’effectuer des pêchés par la grâce d’Allah. C’est une protection divine accordée aux prophètes car ils sont désignés comme exemple. C’est pourquoi, il est inconcevable de voir un refus de se soumettre (al-‘isyân) de la part d’un envoyé. Ragib al-Isfahânî décrit cette notion comme une protection divine associée à une création pure, en leur donnant une supériorité physique, la gloire et la détermination, créant une paix intérieure et les aidants dans le bien.[4] Selon Ibn Manzûr (1311), c’est le fait que Dieu protège et empêche son serviteur de commettre des péchés qu’Il punit.[5] Il s’agit pour Dieu de préserver Ses envoyés de toute faute afin d’en faire des exemples.[6]

1) Le terme « ‘ismah » dans les Textes

Le mot ‘ismah est cité dans le Qur’ân 13 fois sous 3 sens :

1- La protection : « Allah te protègera des gens”.[7]

2- S’accrocher : « Et cramponnez-vous tous ensemble au «Ḥabl»[8] (câble) d’Allah […] ».[9]

3- Relation conjugale : « […] il ne vous sera fait aucun grief en vous mariant avec elle quand vous leur aurez donné leur mahr[10], et ne gardez pas de liens conjugaux avec les mécréantes […] ».[11]

Le sens de préservation se manifeste seulement dans le premier exemple. Cependant, nous ne pouvons dire qu’il est directement compris en tant que ‘ismah du Prophète mais plutôt qu’il est en relation indirecte avec le terme. En effet, le Qur’ân comprend des versets qui, indirectement font référence à l’infaillibilité des envoyés. Par exemple le Qur’ân affirme : “Ils ont failli te détourner de ce que Nous t’avions révélé […] Et si Nous ne t’avions pas raffermi, tu aurais bien failli t’incliner quelque peu vers eux ».[12]Nous voyons dans ces passages que l’aide de Dieu est avec ses Messagers. Abû Mansûr al-Maturîdî (852/3-944) prouve cette immunité avec la réaction négative que donne le Qur’ân lorsque les idolâtres de la Mecque demandèrent au Prophète qu’il leur accorde des concessions religieuses.[13] Des savants comme Fakhr ad-Dîn ar-Râzî (1149-1209) soutiennent cette thèse par les versets décrivant les prophètes Abraham, Isaac et Jacob comme des personnes dévouées, sincères et élues[14] et en déduit que ces bonnes vertus illustrent leur valeur et innocence auprès de Dieu.[15]

Al-‘ismah, en tant que terme possède trois sens dans les Ahadith : protéger, sauver et tenir/conserver.[16]Le Prophète décrit l’’ismah comme la « personne protégée par Allah ».[17]

Parmi les œuvres écrites à ce sujet nous pouvons citer le livre de Fakhr al-dîn al-Râzî (1210) ‘Ismat al-Anbiyâ, Tanzîh al-Anbiyâ d’Ibn Humayyir ou encore al-Muntaqâ min ‘ismati al-Anbiyâ de Nuraddîn al-Sabûnî (1184).

2) Les divergences des écoles théologiques à propos de l’attribut de l’infaillibilité

Al-Mu’tazila et Ahl as-Sunna wa al-Jemaa considèrent tous les prophètes et la majorité des anges comme deux groupes purs de toute erreur. Les Chiites, ajoutent un autre groupe à cette liste, celui des 12 imams. Pour les Mutazilites, il n’est pas rationnel de considérer que les prophètes puissent commettre le moindre péché car cela entacherait leur mission divine. Selon l’école Maturidite, c’est un attribut qui empêche les mauvaises actions et incite aux bonnes œuvres sans que la volonté du prophète soit neutralisée. C’est-à-dire qu’un libre arbitre est présent. Car d’après l’imam Al-Maturidî l’infaillibilité n’enlève pas l’épreuve.[18]

Un autre point de divergence est sur l’annexion  de cette caractéristique. Sans équivoques, les prophètes sont protégés des différents types de mécréance (kufr) avant et après la révélation et de pécher intentionnellement selon le consensus[19] car ils sont très sensibles au principe du Tawhîd.[20]

Pour les Chiites, de naissance, cette caractéristique leur est affiliée, ainsi qu’aux imams jusqu’à leur décès. Pour la majorité des Mutazilites c’est à partir de la puberté. Parmi les Mutazilites, Abû Huzayl (m.849) et Abû Alî al-Jubbâî (m.916) pensent comme la plupart des savants d’Ahl al-Sunna. A savoir, l’infaillibilité est accordée aux prophètes à partir de la révélation.[21]

Même si leur infaillibilité avant la Révélation n’est pas précisée dans le Qur’ân, quelques énoncés démontrent leur état avant la prophétie. Par exemple, l’envoyé Sâleh, avant d’être choisi, était perçu comme une source d’espérance. Ainsi que le Prophète de l’Islam rappelait aux mécréants, qu’il était considéré comme une personne digne de confiance même avant d’avoir reçu la Parole de Dieu.[22]Ces versets indiquent qu’ils étaient des personnes reconnues au sein de leur communauté même avant leur mission divine. Cependant, du fait qu’ils ne soient pas alors en relation avec le divin, nous ne pouvons parler d’une protection égale à leur protection plus complète après La révélation.

 

Cette caractéristique particulière octroyée aux prophètes est tout à fait rationnelle car une mission divine leur est conférée. Le côté irrationnel serait de penser qu’une tâche aussi importante que celle d’être un messager, soit entreprise par une personne indécente, immoral. Certes, nul ne peut représenter cette tâche avec de tels défauts. Comment peut-on prétendre que des actes rejetés et considérés comme vulgaires par la communauté pour un prophète alors que ces bassesses sont  cause de  mépris  même pour quelqu’un d’ordinaire. L’originalité d’un messager est justement ses bonnes vertus, son bon exemple, sa pureté. En effet, la lumière ne peut être représentée par l’obscurité, ni la pureté par la saleté.

3) La question des zallât des prophètes

Les petites erreurs involontaires appelées zalla spécifiquement pour les prophètes a pour objectif de rappeler qu’ils sont des êtres humains afin d’empêcher de les glorifier. Aussi, ils sont sujets à des comportements qui ont la possibilité d’être pris comme exemple. Sinon, leurs interlocuteurs auraient pu apporter différentes excuses afin de ne pas se conformer aux demandes divines en prétendant que ce que les prophètes leur proposaient était au-delà de leurs capacités. Cette mentalité aurait été valide si les prophètes envoyés aux hommes étaient par exemple des anges. Cette idée a traversé l’esprit de certains. Ce à quoi répond le Qur’ân : Dis: «S’il y avait sur terre des Anges marchant tranquillement, Nous aurions certes fait descendre sur eux du ciel un Ange-Messager».[23] Ou encore « Et Nous n’en n’avons pas fait (des prophètes) des corps (anges) qui ne consommaient pas de nourriture. Et ils n’étaient pas éternels (dans ce monde) ».[24]

Les théologiens sunnites sont en concordance sur le fait que les prophètes sont infaillibles au sujet de la transmission du Message Divin (tabligh)[25] et que même avant la révélation les prophètes sont exempts de tout acte de mécréance. Aucune erreur n’est concevable au sujet de la transmission de la Loi, des demandes divine et de la guidance de la communauté. Aussi, ils ne peuvent effectuer de grands péchés que ce soit par oubli ou intentionnellement Les théologiens ont divergé à propos des zallât Cependant, le fait qu’ils soient inaptes à effectuer sciemment même des infimes erreurs est l’avis retenu.[26]

A- Les actes considérés comme zallât dans le Qur’ân

1- Le prophète Âdem (Adam) et sa femme Hawwâ ‘Eve trompés par le diable en mangeant de l’arbre interdit (7 :20, 21,22).

2- Le prophète Yûnus (Jonas) qui quitte sa communauté dont il est responsable (21 :87).

3- Le prophète Mûsâ (Moïse) qui acheva involontairement avec un coup de poing un copte alors qu’il tentait de séparer deux personnes (juif et copte) qui se battaient. A cause de cela, il a demandé pardon , et Allah lui a pardonné. (28 :15-16).

4- Le sceau des prophètes innocenté de ses infimes erreurs avec ce verset : « afin qu’Allah te pardonne tes péchés[27], passés et futurs, qu’Il parachève sur toi Son bienfait et te guide sur une voie droite » (48 :2).

Ces zallât commises involontairement ont été immédiatement averties et corrigées par Dieu. Par exemple, le cas d’Âdem (Paix sur lui) n’est pas une désobéissance consciente mais un oubli car Dieu affirme ceci dans la sourate Tâ-Hâ (20) verset 115 : « En effet, Nous avons auparavant fait une recommandation à Adam; mais il oublia […] ».

Quant à l’erreur de Yûnus qui, malgré avoir prêché la bonne parole à sa communauté durant de nombreuses années il n’eut pas de retour concret. Cette situation l’a amené à désespérer de son peuple puis à quitter sa communauté sans avoir la permission de Dieu alors qu’un prophète ne pouvait quitter son peuple sans autorisation divine. De cette façon, Yûnus est tombé dans le statut de l’esclave qui fuit son maître.[28] Cependant, cette conduite ne doit pas être interprétée comme une désobéissance à celui qui donne ce devoir ou à un refus. Le prophète Yûnus a seulement quitté sa communauté qui ne répondait pas à l’appel divin. Outre cette situation, Dieu conseille le dernier des prophètes de ne pas se comporter comme le prophète Yûnus même dans des conditions difficiles : « Endure avec patience la sentence de ton Seigneur, et ne sois pas comme l’homme au Poisson [Yûnus/Jonas] qui appela (Allah) dans sa grande angoisse.« [29] L’avis retenu à ce sujet est que suite au retour négatif de son appel, Yûnus a appréhendé la punition divine envers son peuple. C’est donc pour cette raison qu’il quitta sa communauté en omettant qu’avec le pardon, Dieu pouvait enlever cette punition. C’est ce comportement qui peut être considéré comme une zallah.

B- Les avis concernant ce sujet :

Nous pouvons rassembler trois avis:

1- Premièrement, même si à première vue, certains versets laissent penser que des péchés peuvent être commis, en réalité ils ne sont pas en rapport avec le péché. Car une lecture soignée des versets en question du Saint Qur’ân met en évidence leur infaillibilité.

2- Deuxièmement, les cas mentionnés dans le Texte sont souvent des événements arrivés avant la Révélation.

3- Dernièrement, ces petites erreurs ne sont pas dans le sens d’avoir commis un péché, mais plutôt d’avoir délaissé le meilleur (Tark al-Awlâ) pour quelque chose de moins bon. Ici, ne pas faire le meilleur est considéré comme une faute, un péché (par rapport au rang des prophètes).[30]Ce dernier point est l’avis le plus répandu et partagé.

Il serait plus approprié de lier ces petites erreurs à leur caractéristique de «guide absolu». En effet, tout comme nous apprenons la servitude dans nos actes grâce aux prophètes, c’est encore par leur biais que nous savons qu’il faut demander pardon lorsque l’on pèche, comment demander pardon (adâb), que le repentir est une vertu et qu’il est une cause pour retourner, se rediriger  vers notre Seigneur. Il est nécessaire d’avoir des exemples vivants afin que nous puissions nous guider.

Dieu ordonne aux croyants de ne pas enquêter au sujet des péchés des autres. Il n’est donc pas convenable de prétendre avec insistance que les prophètes, qui sont les messagers de Dieu ont péché.

Pour conclure, l’important n’est pas de s’occuper de ces événements liés aux prophètes mais plutôt de voir une des sagesses (hikma) que reflètent ces exemples. Le repentir d’Âdem (as), la demande de pardon et l’invocation exaucé de Yûnus (as), l’acquittement de Mûsa (as) grâce à son sincère regret et à sa demande de pardon nous montrent en réalité la profonde miséricorde qu’éprouve Allah pour Ses serviteurs.

 

[1]Qur’ân, 6: 90.

[2]Les autres étant al-Amâna, al-Fatâna, al-Sidq et al-Tabligh.

[3]Al-Jurjânî, Le livre des définition, Maurice Gloton, p. 299, n°1071.

[4]Al-Raghib al-Isfahani, al-Mufradat, «‘asm».

[5]Ibn Manzûr, Lisân al-Arab, «‘asm».

[6]Majid Makkî, al-Bayân fî Arkân al-Îmân, p 190.

[7]Qur’ân, 5: 67.

[8]Le câble d’Allah: le mot «Ḥabl» signifie littéralement «câble/corde». Il s’agit du Coran selon les dires du prophète. Le mot «Habl» exprime le lien entre Allah et Ses créatures.

[9]Qur’ân, 3 :103.

[10]Don fait aux femmes  par leur mari selon différentes conditions.

[11]Qur’ân, 60 :10.

[12]Qur’ân, 17 :73-74.

[13]Qur’ân, 10 :15 ; 17 :73-74.

[14]Qur’ân, 38 : 45-47.

[15]Ar-Râzî, Mafâtih al-ğayb, XXVI, 217.

[16]Wensinck, Concordance et indices de la tradition musulmane (Mu’jamu al-Mufehras), 1986, « ‘a-s-m » p 250.

[17]Rapporté par al-Bukhâri, Kader : 8 ; Ahkâm : 42.

[18]Abû Mansûr Mâturîdî, Ta’vilât al-Qur’ân,525a.

[19]Alî al-Qârî, Dav al-ma’ânî sherhu bad al amâlî, 2011, p 92.

[20]Qur’ân, 21:25;39:65.

[21]Bekir Topaloğlu; Ilyas Çelebi, Kelâm Terimleri Sözlüğü (Dictionnaire des termes théologiques), 2015, p 163.

[22]Qur’ân, 11:62 ; 10 :16.

[23]Qur’ân, 17 :95.

[24]Qur’ân, 21 :8.

[25]Qur’ân, 5:67; 53:3-4.

[26]Ş. Gölcük et S. Toprak, Kelâm, 2014, p 340.

[27]Plusieurs commentateurs interprètent l’expression «tes péchés» par «les péchés de ta communauté».

[28]Mehmet Vehbî, Khulâsât al-Bayân, II/4747.

[29]Qur’ân, 68: 48.

[30]Ş. Gölcük et S. Toprak, Kelâm, 2014, p 343.

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